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Voir l’automne au rythme du vivant
Cette année, l’ordre des choses est sans doute un peu bouleversé. En effet, les températures et les conditions météorologiques ont parfois tardé à laisser véritablement la place à l’automne. Cette saison est maintenant bien là, avec ses lumières particulières, ses couleurs flamboyantes et cette magie particulière.
J’ai donc regardé Voir l’automne, une saison en France1, un documentaire de 97 minutes réalisé par Jérémy Frey2 et écrit avec Rémi Dupouy3. A la fois contemplatif, méditatif et instructif, ce documentaire m’a fait du bien. Cela m’a permis de retrouver des repères, de renouer avec ce rythme des saisons et de me rappeler combien ces cycles naturels sont précieux. J’espère qu’ils continueront longtemps à ponctuer nos vies.

Car l’automne, comme chacune des saisons, possède ses propres étapes et ses symboliques : les vendanges, les premières gelées, la chute des feuilles, le brame du cerf, les migrations des oiseaux et des baleines, la transhumance, les espèces et végétaux qui se préparent à l’hiver… Autant de phénomènes qui se répètent chaque année, mais auxquels nous ne prêtons pas toujours attention.
Ce documentaire nous invite justement à regarder autrement ce que nous croyons connaître. À ralentir. À écouter. À nous émerveiller.

Une expérience du sensible
Les images de Voir l’automne constituent une véritable expérience sensorielle. Les paysages se déploient, les couleurs flamboient, les sons s’amplifie. On croit presque sentir l’humidité des sous-bois, le froid de la glace, la mousse des forêts ou la texture des peaux de certains animaux.

L’automne possède une lumière particulière, parfois dorée, parfois rouge presque ferrugineuse. Les arbres s’embrasent avant de perdre leurs feuilles. Les brumes enveloppent les paysages. Les animaux apparaissent, disparaissent, se préparent à l’hiver ou entament leur migration. Le documentaire ne se contente pas de nous montrer de belles images : il nous fait vraiment entrer dans une atmosphère : bruissements, souffles, cris et les silences. Le formidable travail sonore contribue à cette immersion. On se surprend à regarder plus attentivement, à tendre l’oreille, à vouloir saisir les détails. Comme si, pendant quelques instants, nous pouvions nous affranchir du bruit de nos vies quotidiennes pour retrouver une autre manière d’habiter le monde.
Trois mois de festival des sens
Ici, l’automne se raconte de multiples façons à travers les parcours singuliers de différents interlocuteurs et interlocutrices. En Gascogne, Julien Lanave, apiculteur, nous fait découvrir cette période de l’année à travers les dernières fleurs, les fruits et les transformations de son environnement. Son parcours est aussi marqué par un accident de chasse qui l’a conduit à se déplacer en fauteuil roulant tout-terrain. Son regard sur la nature et sa capacité à continuer de l’explorer donnent une dimension particulière à cette rencontre. Pour lui, l’automne, ce sont les pommes, les poires, les châtaignes, les brouillards et le brame du cerf. La saison pour lui la plus belle de toutes.

Il y a aussi ses enfants qui prennent le temps de regarder, de toucher, de sentir et de découvrir la nature. Les voir s’émerveiller est un bonheur simple, mais qui me touche particulièrement. Dans un monde où tout va si vite, où l’attention est constamment sollicitée, prendre le temps de découvrir son environnement est vraiment ce qui pourrait permettre de retrouver ou conserver ce lien avec le vivant…

Avec l’automne, le temps semble s’allonger lorsque l’on est attentif à tout cela, alors même que les journées raccourcissent petit à petit. C’est presque trois mois de festival des sens, pour peu que l’on accepte d’y prêter attention.
Changer d’échelle
Dans les forêts de Corrèze, Mélia Roge4r, audionaturaliste, cherche à capter les sons du brame du cerf. Accompagnée de Dave, amateur de champignons, elle nous entraîne dans un univers que nous ne percevons pas toujours.
Le monde vivant ne se limite pas à ce que nous voyons. Il existe des sons, des mouvements et des interactions qui échappent à notre attention ordinaire. Mélia exprime cette sensation de changer d’échelle et de s’arrêter : « C’est presque comme une forme de méditation. On est dans le moment présent. On a le casque sur les oreilles. Et on est aussi en dehors de toute perception humaine. Avoir un micro, amplifier des petits bruits… Elle nous invite en quelque sorte à penser et ressentir autrement pour tenter d’approcher d’autres formes de vie.

Les champignons, eux aussi, nous ouvrent les portes d’un monde fascinant. Certains sont comestibles, d’autres toxiques, et leur diversité est immense. Ils participent aux équilibres des sols et aux relations entre les organismes vivants, notamment les arbres. Le documentaire nous fait prendre conscience de tout ce qui se passe autour de nous sans que nous en ayons nécessairement connaissance.

Cela donne envie de se poser, de se taire et d’observer.
C’est aussi ce que nous apprennent les photographes animaliers. Pour espérer apercevoir un animal, il faut parfois attendre des heures, rester immobile, ne faire aucun bruit et s’imprégner du lieu. Vincent Benedetti5, photographe animalier en devenir dans les Pyrénées, guette notamment l’ours, qu’il est l’un des rares à avoir observer. Dans ce métier, il faut accepter d’attendre, de ne pas obtenir ce que l’on était venu chercher, de se laisser surprendre par ce qui arrive ou de repartir sans rien avoir vu.

La nature impose son rythme. Elle nous apprend la patience et nous rappelle que nous ne sommes pas les seuls à décider du cours des choses.
Des rivières aux mangroves : découvrir ce qui nous échappe
J’ai découvert le terme de ripisylve6, qui désigne la végétation bordant les cours d’eau. Cette végétation forme un milieu particulier, essentiel à la biodiversité. Au pied d’un ruisseau, le spectacle se révèle à qui prend le temps de regarder.

Dans cette séquence, Yannick Gouguenheim,7 photographe subaquatique passionné par les rivières, nous fait découvrir avec son fils Eliot un écosystème foisonnant. La chute des feuilles, que nous considérons parfois comme un simple phénomène saisonnier, participe en réalité à des équilibres complexes. Leur décomposition nourrit la vie de la rivière et contribue au fonctionnement de cet environnement et joue un rôle essentiel dans l’équilibre du vivant.
En Guadeloupe, Angeline nous emmène à la découverte des mangroves, ces milieux singuliers situés entre terre et mer. Grâce à elle, l’équipe a pu observer et filmer un iguane des Petites Antilles. Cette rencontre permet d’approcher cette espèce endémique de la région, aujourd’hui menacée…

Des forêts de Corrèze aux mangroves de Guadeloupe, les paysages et les espèces changent, mais l’invitation reste la même : apprendre à voir ce qui nous entoure, comprendre les liens qui unissent les êtres vivants et prendre conscience de leur fragilité.
Des rencontres singulières et parfois inattendues !
Au fil du documentaire, la faune et la flore composent un spectacle grandiose, mais ce sont aussi des histoires singulières qui se dessinent.
J’ai été particulièrement attendrie par l’histoire de Franck Daouben8, apnéiste dans le Finistère, et par sa rencontre avec une femelle phoque qui vient coller son museau contre l’objectif de son appareil photo.

Cette proximité est touchante car la femme revient régulièrement le voir, un lien entre eux humain et animal sauvage se créée. Il l’appelle Buddy qui signifie le binôme en apnée. Franck ne s’impose à elle, il n’a pas essayé de la caresser et ce respect m’a beaucoup touché.

Autre rencontre, celle-ci dans le Mercantour, Guy Rebattu, berger et éleveur de brebis, transmet son savoir à sa fille Lise au cours de la transhumance. Un geste, une pratique, une connaissance du territoire passent ainsi d’une génération à l’autre avec les fameux compagnons de travail (et de protection) : les Patous9 ! Cette rencontre a permis également à l’équipe de pouvoir avoir un magnifique point de vue sur un aigle royal.

Laure Colombo, jeune viticultrice, nous fait entrer dans le temps des vendanges et son adaptation au changement de climat. En baie de Somme, Yann Arthus-Bertrand10 rencontre Pierre Fleury, chasseur et naturaliste passionné d’ornithologie et ils ont la chance de pouvoir observer d’assez près des phoques veau-marin. Leur échange ouvre une autre perspective sur notre rapport aux animaux et sur la manière dont nos regards peuvent évoluer au fil du temps.
Marie Cormier, biologiste à Saint-Pierre-et-Miquelon, embarque un jeune photographe passionné de 15 ans et ils se retrouvent face à une baleine à bosse qui entame sa migration. Magique !

Le vivant ne se résume pas à une collection de belles images : il est fait de relations, de cycles, d’équilibres, de transmissions et d’adaptations. Le documentaire prend également le temps de nommer les plantes, les animaux et les insectes que nous découvrons en gros plan. On s’arrête sur un détail, une texture, une forme. Une araignée-coccinelle ou un animal filmés en caméra infra-rouge captent toute notre attention.

Nommer, c’est commencer à connaître. Et connaître, peut-être, à mieux protéger.
Émerveillement et fragilité
Face à certaines plans, on éprouve un émerveillement, une découverte ou une re-découverte. Devant d’autres, on ressent une forme d’inquiétude. La beauté du monde vivant ne fait pas disparaître sa fragilité ; elle la rend parfois plus sensible. J’apprécie également que l’équipe de tournage apparaisse à l’image. Nous voyons les personnes qui observent, attendent, tâtonnent et se réjouissent des rencontres. Leurs efforts, leurs erreurs et leur joie font partie du récit. Cette présence humaine rappelle que filmer la nature demande de la patience, de la discrétion et une certaine humilité.

La nature n’est pas un décor que l’on pourrait arranger à notre convenance. Elle existe indépendamment de nous, avec ses rythmes et ses exigences. Nous pouvons chercher à la comprendre, mais nous ne pouvons pas tout prévoir ni tout contrôler.
Retrouver notre place parmi les vivants
Voir l’automne est bien davantage qu’une succession de belles images. C’est une invitation à renouer avec le vivant, à découvrir la richesse des écosystèmes et à prendre conscience de leur fragilité.
L’automne nous offre un spectacle immense. Mais il nous rappelle aussi que chaque saison correspond à des équilibres dont nous dépendons. Les migrations, la reproduction, la chute des feuilles, les changements de température et la préparation à l’hiver participent à une organisation complexe. Lorsque les conditions climatiques se dérèglent, ces cycles peuvent être perturbés, avec des conséquences pour de nombreuses espèces.

Peut-être est-ce là l’un des premiers gestes possibles face au dérèglement climatique : réapprendre à regarder ce que nous risquons de perdre. Non pas seulement prendre conscience d’une menace abstraite, mais renouer avec ce qui nous entoure, reconnaître les espèces, comprendre leurs besoins et nous sentir concernés par leur devenir.
Ce documentaire m’a fait du bien. Il m’a permis de ralentir et retrouver ce rendez-vous avec une saison dont j’admire les couleurs flamboyantes. Puis, petit à petit, l’automne laissera sa place à l’hiver et ça c’est une autre histoire…
Voir l’automne, une saison en France, documentaire de Jérémy Frey et Rémi Dupouy, produit par Hope Production et Calt Production, avec la participation de France Télévisions. À retrouver gratuitement en replay sur France.tv. Le documentaire est annoncé disponible jusqu’au 12 juin 2028.

- https://www.france.tv/documentaires/documentaires-environnement/7601900-voir-l-automne-une-saison-en-france.html#about-section ↩︎
- https://www.instagram.com/jeremyfrey_/?hl=fr ↩︎
- https://www.instagram.com/remidupouy_/?hl=fr ↩︎
- https://www.instagram.com/meliarog/ ↩︎
- https://www.instagram.com/vincentbenedetti09/ ↩︎
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Ripisylve ↩︎
- https://www.instagram.com/yannickgouguenheim/ ↩︎
- https://www.facebook.com/p/Franck-Dbn-100071880127817/?locale=fr_FR ↩︎
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Chien_de_montagne_des_Pyr%C3%A9n%C3%A9es ↩︎
- https://www.yannarthusbertrand.org/fr/ ↩︎
