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Lydie Jacquemus : exploratrice du lien

Lydie Jacquemus1 est une artiste plasticienne originaire de Martigues. Née en 1973, elle a commencé son parcours en tant qu’illustratrice jeunesse sous le pseudonyme de LiliB.

Elle a ensuite poursuivi son chemin dans le street-art avant de créer ses premières installations immersives en papier recyclé. Originaire d’une famille de pêcheurs italiens, son histoire familiale va petit à petit devenir centrale dans ses recherches avec un document familial découvert. Le décès de sa maman va l’amener dans un travail de réparation et plus particulièrement qui va la tourner vers l’art-thérapie2, plus particulièrement l’exploration intergénérationnelle. Cette exploitation, souvent invisible, de ce qu’on ne veut/peut avoir ou prendre conscience. La clé de toute ses années de recherche est là, dans l’exploration de tous ces liens visibles et invisibles.
À la croisée du street art et de l’art-thérapie, elle développe un travail profondément introspectif centré sur la mémoire, la filiation et les traces du passé. À travers des techniques mêlant papier découpé, textile et procédés photographiques comme le cyanotype3, elle explore les liens invisibles qui unissent les êtres, les générations et les histoires personnelles.
Chaque objet, chaque page, chaque pli raconte une mémoire ; et dans l’œuvre de Lydie Jacquemus, le passé devient palpable, fragile, mais lumineux.

Un cahier comme œuvre intime
Lorsque l’artiste a annoncé la parution d’un cahier appelé : La poétique des mémoires4 en tirage limité, je me suis empressée de réserver le mien. Posséder un objet si rare, presque intime, c’est déjà entrer dans son univers.



Et, ce cahier n’est pas un simple support : c’est une œuvre à part entière. Un objet fragile et précieux, façonné à la main, où chaque page agit comme un fragment de mémoire. Les matières se superposent — papiers découpés, jeux de transparence, textures délicates — laissant apparaître des formes, des visages, des présences.

Certaines pages évoquent des images révélées par le cyanotype à travers lesquelles le souvenir émerge doucement. D’autres jouent avec l’absence et le vide soulignant ces silences devenus éternels. On tourne les pages avec précaution, presque avec retenue. Ce cahier ne se lit pas, il se traverse, comme une archive intime.

Une évolution artistique révélée
Le travail de Lydie Jacquemus a beaucoup évolué au fil des années. Une véritable révélation semble s’être opérée lorsqu’elle a commencé à travailler le papier découpé. Sa créativité s’est alors déployée autrement, comme si elle avait trouvé une voie pleinement en accord avec ce qu’elle avait à transmettre.

Son parcours personnel et familial est venu nourrir et transformer ses recherches plastiques. De cette rencontre est né un travail centré sur la mémoire.
Travailler la mémoire
Un travail long, minutieux, presque archéologique. Il est fait de fragments : bribes de souvenirs, objets hétéroclites, morceaux de tissus, draps opaques, voiles transparents.

Les cyanotypes, à la fois révélateurs et énigmatiques, interrogent ce qui reste et ce qui disparaît. Les visages figés qu’elle met en scène semblent suspendus dans le temps — que cherchent-ils encore à dire, à transmettre ?

Chez Lydie Jacquemus, le temps devient matière. Il laisse des traces, des plis, des fissures qui racontent une histoire intime et un cheminement intérieur.

Faire lien, prolonger la filiation
Il s’agit de faire lien, comme pour prolonger la filiation. Le fil — réel ou symbolique — relie les êtres entre eux, au-delà de l’absence. Comme le décrit la philosophe et écrivaine Claire Marin : « ainsi on trouve sa place dans une lignée par le pas léger de coté qui nous fait dériver. Nos aïeux, alors, sans en avoir conscience, nous auraient préparé la voix. Peut-être ont-ils insensiblement incurvé notre chemin en signalant discrètement des brèches où l’on ose se faufiler »5.
Ainsi, les disparus restent présents, comme témoins silencieux du passé, inscrits dans une mémoire vivante. Son travail évoque un voyage dans un imaginaire familial recomposé, fait de souvenirs fragmentés, parfois imprécis, mais essentiels.

L’artiste cherche des traces, une place, une manière de s’inscrire dans une histoire plus vaste.
Le soin, la trace, la transmission
Le fil et le tissu racontent autant le lien que le soin. Prendre soin des disparus, leur redonner une présence, exposer leurs images comme des témoignages de leur passage.


Certains fragments semblent protégés, comme sous des cloches de verre, fragiles et précieux.
Savoir d’où l’on vient devient alors une nécessité : une manière de s’ancrer dans le monde.

La valise : transport de mémoire
La valise est le symbole du départ, mais aussi de ce que l’on choisit de garder avec soi : des fragments de vie, des traces, une mémoire à préserver. Elle fait souvent partie d’une histoire familiale marquée par l’exil, comme une boîte d’archives personnelles que l’on range et met de côté, jusqu’à ce qu’elle soit re-découverte.
De cette valise, surgit cette envolée de papier, délicate comme de la dentelle.

Avec Lydie Jacquemus, chaque pli, chaque fil, chaque page devient un témoin silencieux : de ce que nous étions, de ce que nous sommes, et de ce que nous choisissons de transmettre.
À travers son ouvrage et tout son art, Lydie Jacquemus nous entraîne dans un voyage mémoriel, un ancrage intime qui touche à l’universel.
- https://www.instagram.com/lydie_jacquemus_artiste/ ↩︎
- https://www.resalib.fr/praticien/94698-lydie-jacquemus-art-therapeute-aix-en-provence ↩︎
- https://ateliers-migrateurs.net/gravure/le-cyanotype-differentes-methodes/ ↩︎
- Tirage en 10 exemplaires numérotés et signés réalisés par l’atelier du bilboquet à Aix en Provence* ↩︎
- Claire Marin : p151 Être à sa place / Éditions de l’Observatoire 2022 ↩︎
