Un chien arrive, Camille Ruiz

Un chien arrive — Camille Ruiz

La naissance d’un lien

Paru le 12 février 2026 aux Éditions Corti1, Un chien arrive de l’autrice, poétesse, musicienne franco-brésilenne Camille Ruiz2 raconte son lien entre elle et son chien Ziggy. Le nom de Ziggy est un clin d’œil à la fois à l’étoile filante et à l’alter ego androgyne imaginé par David Bowie : Ziggy Stardust3. Ziggy est un golden retriever aux longs poils couleur sable, une présence omniprésente autour de laquelle se déploie tout le récit.

L’ouvrage raconte donc l’histoire d’un lien, de cette façon d’être « ensemble l’un·e pour l’autre », selon l’expression de la philosophe américaine Donna Haraway4.


Le rêve d’un chien

Avant d’être réel, Ziggy fut d’abord un rêve. L’autrice avait connu un premier chien : celui de ses parents, un grand griffon vendéen nommé Gaspard. Cette présence appartient presque au monde des souvenirs brumeux, comme un fantôme du chien qu’elle a toujours désiré : un chien à soi.

Mais avoir un chien ne signifie pas savoir vivre avec lui. Il faut apprendre de lui et sur lui. Cette découverte progressive nourrit aussi les inquiétudes qui traversent le livre : la responsabilité de cet être vivant, la vigilance constante, le fait de ne plus être seule dehors, la tension de la laisse, la peur de mal faire…


Le soin et l’attention

Le livre évoque aussi la question du soin. Observer ses habitudes, ses préférences, le regarder dormir : autant d’actes minuscules qui composent la vie partagée. Le soin passe aussi par la main qui caresse, le geste qui protège — mais aussi l’inattention, l’accident possible. L’autrice raconte notamment un épisode marquant dans un ascenseur : une longe mal tenue qui lui laissera des cicatrices dans le dos5. Ziggy, lui, sera sauvé grâce à son harnais.

Ces moments rappellent combien la relation avec l’animal est faite de vigilance et de responsabilité(s). Avoir un chien, c’est aussi accepter certaines choses très concrètes : une maison moins propre, la pluie, la boue, le plaisir, presque régressif, de rentrer trempé après une promenade.


Apprendre à vivre ensemble

L’autrice tente de décrire cette relation avec distance, comme si elle observait ses propres émotions. Elle découvre alors ce lien étrange et parfois inexplicable que l’on peut développer avec un chien — un attachement qui se forme presque à notre insu. Le livre est aussi traversé par des souvenirs d’enfance. Certains sont troublants : ce mensonge racontés aux enfants pour les protéger avec l’histoire du chien familial Gaspard qui aurait mortellement blessé un autre chien.

La relation avec l’animal est donc ce mélange fait d’affection mais aussi d’imprévisibilité avec lesquels il faut jongler et s’adapter. Son approche méticuleuse des faits lui font raconter cet épisode traumatique où Ziggy manque de tuer un chaton6 la laissant avec une main sévèrement griffée.

Le temps des promenades

Qui dit chien dit sorties quotidiennes et les longues promenades occupent une place centrale. Au début, l’autrice les vit presque comme une contrainte : ce temps vide où elle ne peut ni travailler, ni accomplir ses tâches quotidiennes. Mais peu à peu, ce temps devient autre chose. Elle observe attentivement son chien, scrute le paysage, laisse les pensées circuler. Elle écrit même. Et, ces moments suspendus prennent un sens inattendu : une pause dans le rythme de la vie, une forme de recentrage.


La mélancolie du temps qui passe

Une mélancolie discrète traverse tout le livre : celle du temps qui passe. Aimer un chien, c’est aussi savoir qu’un jour il mourra. Cette pensée accompagne l’autrice comme une inquiétude permanente, une forme d’abandon à venir. Pourtant, le livre ne se termine pas par la mort de Ziggy, contrairement à certains récits célèbres comme Son odeur après la pluie de Cédric Sapin-Defour7. Car Ziggy est toujours en vie.

Il y a simplement cette conscience du temps partagé, fragile et précieux.


L’autrice Clarice Lispector et Ulysse8

Les chiens dans la pensée et dans les œuvres

Tout au long de son ouvrage, Camille Ruiz nourrit son récit de nombreuses références. De la place de l’animal dans le cinéma, notamment à travers des films comme Beethoven ou Stalker, elle fait dialoguer son expérience personnelle avec les réflexions de penseurs et penseuses comme Donald Winnicott, Sigmund Freud, Gilles Deleuze, Vinciane Despret, Roland Barthes, Anne Dufourmantelle, Donna Haraway..

Le livre rassemble également de nombreuses citations d’écrivains et d’écrivaines comme Colette, Hélène Cixous, Clarice Lispector… parlant de leurs propres chiens. À travers ces récits, l’autrice cherche des correspondances, des échos à sa propre expérience. Toutefois, ces références ne cherchent pas tant à théoriser l’animal qu’à montrer combien les chiens habitent notre imaginaire collectif — et combien ils traversent aussi l’expérience intime de la relation qu’elle entretient avec le sien.


Le regard des autres

Sortir avec un chien, c’est aussi s’exposer aux regards, aux commentaires, parfois aux jugements. La présence de l’animal rend visible une relation qui resterait dans l’intimité du chez-soi. A plusieurs reprises, elle étudie le rapprochement entre la positon de la femme dans la société et celle de l’animal domestique. Un espace pas toujours sécure ni inclusive pour les chiens autant que pour les femmes. (à noter l’utilisation de l’écriture inclusive dans son écriture) Et leurs présences se fait souvent remarquée du fait qu’elle soit une femme et qu’elle possède un grand chien9 Elle évoque également la différence d’attitude entre hommes et femmes face à son chien. Elle observe qu’une forme de violence discrète peut apparaître dans certains gestes, comme le fait de vouloir caresser l’animal sans prêter attention à ses signaux ni à son consentement.


Camille Ruiz Et Ziggy (Image provenant du site des Éditions Corti : https://editions-corti.fr/auteurs/camille-ruiz)

Leur binôme : une sorte de chienne à six pattes

Elle parle d’eux comme d’un chienne à six pattes, une manière d’exprimer cette coordination qui s’installe entre deux êtres qui apprennent à vivre ensemble dans un monde qui n’a pas été pensé pour eux. Un chien arrive parle d’un lien silencieux, presque ineffable, qui n’a pas toujours besoin de mots pour être compris. Le titre lui-même évoque ce moment simple et mystérieux : un chien apparaît au loin, s’approche, entre dans une vie. À partir de là, il faudra apprendre à en prendre soin, à lui accorder attention et présence. Une attention intuitive et instinctive qu’il faut apprendre et continuer à décoder.

Car si cet animal dépend profondément d’elle, Ziggy et les chiens en général « nous lisent en continu, nous devinent et nous doublent ». Cette relation est bien plus qu’une dépendance mais une relation complémentaire faite d’interactions et d’interactivités qui va bien au delà des mots, des explications voire d’un sens à trouver.


Entrons en résonances !

Une histoire vraie au cinéma

La relation que Camille Ruiz décrit avec Ziggy fait écho à une autre histoire célèbre : celle de Hachikō10.

Ce chien japonais est devenu une figure presque mythique pour avoir attendu pendant des années son maître décédé devant la gare de Shibuya. Une statue a même été érigée à son effigie :

Son histoire a inspiré plusieurs films, notamment Hachicko de Seijirō Kōyama : https://www.youtube.com/watch?v=g3zbMlmxt6o

et aussi Hachi de Lasse Hallström avec Richard Gere https://www.youtube.com/watch?v=hqWgVUOu-_g

L’amour de David Hockney pour ses teckels

La relation décrite par Camille Ruiz avec Ziggy rappelle aussi l’attachement de certains artistes à leurs chiens. C’est le cas avec le peintre britannique David Hockney11 a longuement peint ses deux teckels, Stanley et Boodgie, dans une série devenue célèbre, notamment dans l’ouvrage Dog Days12.

Dans ces peintures, les teckels apparaissent souvent dans des moments simples : endormis, étendus sur un tapis par exemple. David Hockney explique qu’il les peignait parce qu’ils étaient toujours là, présents dans son quotidien. Leur fidélité et leur tranquillité offrent un sujet presque inépuisable.

Dans les deux cas pourtant, le chien devient une présence et un révélateur. Il modifie notre rapport au temps, à l’attention portée au monde et à la présence de l’autre.


Références citées :

  1. https://editions-corti.fr/auteurs/camille-ruiz ↩︎
  2. https://camilleruiz.wordpress.com/ ↩︎
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Ziggy_Stardust ↩︎
  4. https://editions.flammarion.com/manifeste-des-especes-compagnes/9782081451483 ↩︎
  5. Cf : page 91 du livre ↩︎
  6. Cf : page 127 du livre ↩︎
  7. https://www.editions-stock.fr/livre/son-odeur-apres-la-pluie-9782234093966/ ↩︎
  8. https://site.claricelispector.ims.com.br/en/2023/04/26/ulisses-lispector-a-portrait/ ↩︎
  9. Cf : page 144 du livre
    ↩︎
  10. https://fr.wikipedia.org/wiki/Hachiko_(film,_1987) ↩︎
  11. https://www.hockney.com/home ↩︎
  12. https://www.myartbroker.com/artist-david-hockney/articles/mans-best-friend-david-hockney-love-for-dachshunds ↩︎

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