Claire Diterzi Fille de

Claire Diterzi – Anny Karénine , Fille de.

Sorti le 19 septembre 2025 sur son label indépendant Je garde le chien, Fille de est le huitième album studio de Claire Diterzi. Il constitue également la trame musicale de son spectacle Anny Karénine1, Fille de, dont la tournée a débuté le 9 octobre 2025. J’ai eu le plaisir de découvrir ce spectacle le samedi 10 janvier 2026 au théâtre des Quinconces du Mans.


Une obsession fondatrice

Fille de est né d’une obsession : celle de Claire Diterzi pour le roman Anna Karénine du romancier russe Léon Tolstoï paru en 1877. Pourtant, ici, il n’est pas question de s’attarder sur le destin tragique d’Anna elle-même, mais sur sa fille, l’enfant née hors mariage, la fille illégitime, fruit de sa liaison adultère avec le Comte Vronski. Celle qui reste dans l’ombre du récit original, la fille de est révélée et se révèle dans ce spectacle.

Cette fascination est née lors d’un long voyage en transatlantique2. Peu lectrice, le roman l’ennuie parfois, mais l’histoire la rattrape et l’inspire profondément. À cette lecture s’ajoute une expérience intime et déterminante :

« Pendant deux ans, très tardivement, l’une de mes filles a fait la grève de la mère. Elle avait besoin de tuer la mère et ça m’a beaucoup inspiré pour ce spectacle. Ce texte et ce disque lui sont d’ailleurs dédiés. »


Des chansons qui se regardent

Les chansons de l’album Fille de sont pensées comme de véritables mises en scène. Claire Diterzi fabrique des oeuvres composites. Elles mélangent la musique actuelle, la pop rock et l’électro avec l’art lyrique et l’art théâtral. La musique est habitée, traversée par des présences : fantômes, spectres d’émotions, ombres de sentiments. Claire Diterzi le dit elle-même :
« Je fais des chansons qui se regardent. »

Entre ombres et lumières, le spectacle joue sur les contrastes et les ambivalences : profane et sacré, rock et lyrisme, vie et mort, grandiloquence et silences.


Un dialogue avec les fantômes

A la différence de l’album, le spectacle commence par la fin du disque : par la mort d’Anna donc, puis la résurrection d’Anna sous forme de fantôme. Elle ne revient pas pour hanter, mais pour rentrer en contact, tendre la main et répondre aux tourments de sa fille. Anne est pleine de questions, sans réponses, en quête de ses origines.

Le spectacle est ponctué d’extraits du journal d’Anna et de chants orthodoxes, qui renforcent la dramaturgie et rappellent l’ancrage du roman. Ces voix sont des figures du père aussi, des voix en quête de foi, faisant écho à celles d’Anna et de sa fille, avant d’être repoussée, dans un geste nécessaire de libération face à une filiation trop lourde à porter.


Un décor épuré et vocalement habité

La scénographie est épurée.
Au centre, une scène surélevée figure la chambre d’Anny : un espace de liberté absolue, de pensées, de révoltes et de révolutions intimes. La chambre est remplie d’instruments, surplombée de carillons qui, lorsque la lumière s’éteint pour laisser place au chant, se parent comme des vitraux d’église.

Le chœur, composé de trois chanteurs aux tessitures différentes, se déplace dans l’espace scénique et dans le théâtre. J’ai été profondément marquée par la manière dont leurs voix habitaient le lieu. Elles enveloppent le public avec une délicatesse impressionnante, presque physique. J’ai été littéralement envoûtée et embarquée, loin… très loin…


Une histoire de réelle filiation 

Si Annie est presque absente du roman : elle n’a pas de vraie scène marquante, pas de voix propre. Et ce n’est pas un hasard Annie grandit donc loin de sa mère biologique dans un cadre froid et religieux. Une mère qui préfère le frère d’Annie, Seryoja lui légitime… Claire Diterzi répare et donne voix à la souffrance de ce personnage. Claire Diterzi chante, bien sûr, mais pas seulement. Sa voix, unique, est parfaitement maîtrisée. Elle a appris les techniques de chant lyrique pour pouvoir préserver sa voix. Et elle sait en jouer : elle la pousse, l’étire, la fait décoller — envolée est ici le mot juste — et nous emporte avec elle.

Les habitués de Claire Diterzi savent qu’elle cultive la dérision que la grâce et la subtilité. Pour ma part, cela fait une quinzaine d’années que je suis avec intérêt son travail. Je l’ai découverte avec son 2eme album Tableau de chasse3 sorti en 2008.

Chaque album est un univers à part entière et sa singularité propre. Claire Diterzi fait des pas de côté, elle titille, surprend, fait rire aussi. L’effet de surprise devient un élément essentiel de ce spectacle disséminé avec intelligence et subtilité, parfois, cocasse.

Ce qui touche particulièrement, c’est que la fille d’Anna est interprétée par la propre fille de Claire Diterzi. Une évidence bouleversante. Elle possède un talent incroyable : une énergie brute, une forte présence scénique, une polyvalence instrumentale et une voix puissante.La filiation fictive rejoint alors la filiation réelle, et le dialogue gagne une belle intensité. Elle est en construction, mais déjà solide. Comme le dit une des chansons : elle est sa propre Pom-Pom Girl !


De la renaissance aux métamorphoses

Tout s’efface avec la mort : les tourments, les pensées, la souffrance. Mais, il reste l’amour. L’amour pour sa fille.

Ce qui pourrait être un dialogue de sourds devient peu à peu résonance et échos. Fille de parle de renaissance. De colères, de luttes . De ce fil fragile et indestructible qui relie une mère à sa fille, même quand tout semble rompu.

Pour ma part, je n’ai pas vu passer les 1h30 du spectacle. Fille de est une œuvre puissante, sensible et habitée, où l’intime rejoint l’universel, et où la musique devient un espace de réparation. L’album peut s’écouter sans avoir vu le spectacle, selon moi, les deux sont complémentaires, le spectacle prolonge l’espace de l’album. Comme ses créations qui sont toujours une invitation à pousser les portes. Les créations de Claire Diterzi continuent de déconstruire les mythes et désacralisés les idées préconçues. La création est source de renouveau et de métamorphoses perpétuelles, Claire Diterzi s’en nourrit avec énergie, sensibilité et gourmandise.

Petit bonus-Bonheur : une photo de moi avec Claire, sa fille et un des choristes, elle est pas belle la vie ? 🙂

Et pour une finir, des résonances de filiation !

Vous le savez, j’aime trouver des échos partout et ce spectacle m’a fait penser à la vie de deux femmes illustres :

Irène Joliot-Curie (1897-1956) : fille de Marie et Pierre Curie. Dans l’héritage de ses parents, cette « fille de » a , avec son mari Frédéric Joliot, et a aussi eu, de son vivant, eu une reconnaissance_notamment avec l’obtention en 1935 du prix Nobel de chimie pour leur découverte de la radioactivité artificielle. Par ailleurs, elle a marqué l’histoire non seulement par ses découvertes mais aussi par son engagement citoyen et politique, en faveur de la recherche, de l’éducation et de la paix. Une filiation luminueuse et dans le prolongement et non dans l’ombre.

Anna Freud (1896-1982) : fille de Sigmund Freud et Martha Bernays. Anna Freud n’a eu de cesse de chercher la reconnaissance et l’approbation aux yeux de son père. « Cette fille de » a marché sur les pas de son père en tentant de mener en vain sa barque en appliquant la psychanalyse dans l’éducation des enfants. Si son travail a été soutenu par son père, sa vie sentimentale et sa préférence pour les femmes n’a pas obtenu l’approbation de son père. Et, si vous voulez un livre passionnant au sujet d’Anna Freud, je vous conseille Les Sept maisons d’Anna Freud4 de Isabelle Pandazopoulos. Ou encore le film La Dernière Confession5 de Matt Brown (2023) dans lequel on retrouve Anna Freud dans l’ombre de son père à l’article de la mort. Le film relate l’hypothétique rencontre entre Freud et l’auteur C.S. Lewis (qui a écrit notamment Le Monde Narnia).

  1. https://jegardelechien.fr/les-creations/anny-karenine ↩︎
  2. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-midis-de-culture/claire-diterzi-musicienne-compositrice-pour-son-album-fille-de-7827147 ↩︎
  3. https://jegardelechien.fr/les-creations/tableau-de-chasse ↩︎
  4. https://actes-sud.fr/catalogue/litterature-francophone/les-sept-maisons-danna-freud ↩︎
  5. https://www.youtube.com/watch?v=oXmzXzklXek ↩︎

2 commentaires

  1. Merci Sonia pour ce partage suite aux émotions qui ton traversées pendant ce spectacle et tous les compliments d’informations que tu as pu trouver.
    Les photos, vidéos de ce spectacle donnent envie.

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