concerto pour main gauche

Concerto pour main gauche – Yann Damezin

Je suis tombée par hasard sur ce roman graphique, mis en tête de gondole à la Bibliothèque universitaire du Mans*. Le titre intriguant et la sobriété graphique ont immédiatement éveillé ma curiosité. Je me suis laissée tenter.

Concerto pour main gauche s’inspire librement de la vie du pianiste virtuose autrichien Paul Wittgenstein. Lorsque Maurice Ravel compose pour lui son célèbre Concerto pour la main gauche, l’écriture complexe et audacieuse de l’œuvre déroute le musicien. Wittgenstein se permet alors quelques « arrangements » de la partition — en réalité de profonds remaniements — que Ravel désapprouve vivement.

À l’origine de cet ouvrage, Yann Damezin, illustrateur, auteur de bande dessinée et musicien lyonnais. Âgé de 35 ans, formé à l’école d’art Émile Cohl, il développe un univers onirique empreint d’une inquiétante étrangeté. Ses influences multiples — surréalisme, expressionnisme, miniatures persanes, primitifs italiens — s’entrelacent avec une remarquable virtuosité.

Une hypnose graphique

Une fois installée dans mon canapé (oui, mon chien Reno m’avait laissé une petite place), une tisane chaude à la main, j’ai ouvert le livre. Dès la première page, j’ai été happée.

L’enchaînement des cases, le texte, le rythme : tout séduit d’emblée. Le dessin, d’une apparente simplicité mais d’une grande précision, renforcé par le noir et blanc, installe une atmosphère singulière, presque hypnotique. La lecture immersive.

Une carrière amputée

Issu d’une lignée aristocratique, Paul Wittgenstein porte le poids d’une enfance marquée par le malheur et la mort. Deux de ses frères se sont suicidés, des drames qui hantent durablement la famille. Sa mère, profondément malheureuse, ne trouve l’apaisement qu’au piano. Son père, autoritaire et redouté, impose une terreur laissant de profonds traumatismes.

Paradoxalement, lorsque le père violoniste et la mère pianiste jouent ensemble, une forme de grâce surgit : la musique seule parvient à faire taire le silence et la douleur qui règnent dans ce foyer. De ses parents défaillants, Paul ne reçoit ni tendresse ni reconnaissance ; c’est auprès de sa nourrice qu’il trouve réconfort et affection.

Considéré comme le moins doué de la fratrie, jugé indigne d’être pianiste par son père, Paul développe un jeu nerveux, heurté, presque violent, comme s’il voulait arracher au piano ce qu’il a dans le ventre. Il s’entraîne avec acharnement. La mort de son père, emporté par un cancer, agit pour lui comme une libération : enfin affranchi d’un regard qui l’écrasait.

Pianiste de génie, il est mobilisé lors de la Première Guerre mondiale. Puis vient le front. Un coup de feu. La chute. La douleur. Une balle traverse le ciel d’Ukraine, tirée par un soldat russe, et atteint sa cible. À la fin de l’été 1914, Paul Wittgenstein est grièvement blessé et amputé du bras droit.

L’annonce est un séisme : son bras devenu fantôme semble anéantir toute possibilité de carrière. Pourtant, malgré ce handicap irréversible, la musique demeure vitale, indissociable de son existence. Il continue de jouer, puis de composer, envers et contre tout.

Un monde intérieur en fragments

Le monde se déforme, devient parfois irréel et inquiétant. Les paysages imaginaires que dessine Yann Damezin nous entraînent au cœur de la psyché du concertiste. Plumes, yeux, oiseaux, sirènes, vagues, soleil : chaque motif devient symbole de ses tourments, de ses cauchemars, mais aussi de ses bonheurs éphémères.

Sa mère l’encourage, tandis que lui se perçoit comme une bête de foire. La solitude le ronge. Mélancolique, tourmenté, difficile à cerner, il refuse la pitié. Sa vie est hantée par les tragédies : après la Première Guerre mondiale, la Seconde se profile déjà. Ses origines juives l’obligent à fuir le nazisme ; il s’exile et demande la nationalité américaine.

Dans ce contexte sombre, le Concerto pour main gauche traduit aussi les craintes ressenties par Ravel et ses contemporains face aux nouvelles alarmantes venues d’Allemagne.

Au cœur de la psyché du musicien

L’immersion dans l’esprit de Paul Wittgenstein est totale. Sa chance réside dans son origine sociale : son rang et sa fortune lui permettent de commander des œuvres aux plus grands compositeurs et de faire vivre sa musique à travers eux. Mais cette opportunité est teintée d’une profonde frustration : ne pas créer seul, ne pas interpréter une œuvre qui ne soit pas façonnée par la vision d’un autre.

Face à son piano, il oscille entre désespoir et espérance. On partage ses chagrins, ses douleurs, ses épreuves. La vie ne lui fait pas de cadeaux — ou peut-être ne sait-il pas toujours reconnaître ceux qu’elle lui offre. Elle l’éprouve, le façonne, le transforme, jusqu’à lui accorder, par instants, une forme de joie fragile.

Une ode au Concerto pour la main gauche

L’ouvrage devient une véritable transcription picturale du concerto, aux accents de jazz et de blues. Les graves — royaume de la main gauche — dominent. Le jeu de Paul Wittgenstein fait entendre deux mains. Pourtant, une seule joue ces traits virtuoses.

Créé à Vienne le 5 janvier 1932, le concerto multiplie les passages délicats. L’instrument tremble ; la main du pianiste doit rester ferme — son cœur aussi. L’œuvre constitue un immense défi lancé à Paul Wittgenstein, et à tous les pianistes qui ont osé l’apprivoiser.

À l’image du concerto et de la vie de Paul Wittgenstein, l’ouvrage est à la fois sombre et lumineux. Le talent de Yann Damezin fait naître des émotions aussi intenses que le destin qu’il raconte. Les influences persanes et ottomanes s’entrelacent, dialoguant avec des réminiscences de Dali, Picasso, Matisse ou Modigliani. Le dessin se déploie comme une partition musicale, avec ses silences, ses ruptures, ses cadences.

C’est majestueux. L’élégance du dessin et la cohérence du récit forment un écrin remarquable pour cette histoire pleine de poésie, magnifiquement mise en scène.

En écho à cet ouvrage…

Avant de conclure, j’aimerais souligner une résonance personnelle entre cette œuvre et l’univers de Yann Damezin : celle que j’ai trouvée dans la vie et l’œuvre de Frida Kahlo. D’un côté, un style graphique immédiatement reconnaissable et puissant ; de l’autre, une existence brisée par un accident qui bouleversa toute une vie. Clouée au lit, Frida Kahlo trouva dans l’art un échappatoire vital. Chez elle comme chez Paul Wittgenstein, l’œuvre et la vie se confondent, parlent de souffrance, de résistance et de création. C’est sans doute pour cela que ces deux univers résonnent entre eux, comme un écho.


Chez Yann Damezin, la musique ne s’écoute pas seulement : elle se regarde, se ressent, se traverse. Concerto pour main gauche ne raconte pas simplement la vie d’un pianiste amputé, mais l’histoire d’une création née de la perte. Là où il manque une main, l’art invente un autre langage. Et c’est peut-être là, précisément, qu’il atteint sa parfaite maîtrise.

Concerto pour main gauche : Éditions La Boîte à Bulles. Auteurs : Yann Damezin (Scénario et dessin) paru le 09 nov. 2022 Format :112 pages – Noir et blanc / 22.0 x 30.0 cm


* Petite parenthèse : depuis quelques années, un abonnement est possible pour les publics extérieurs à la Bibliothèque universitaire du Mans. Il me permet d’emprunter en parallèle de la médiathèque et d’assouvir, sans culpabilité, ma soif de lecture.

https://www.instagram.com/yanndamezin/?hl=fr

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