Haaaaa ! Noël, ses traditions : le sapin, la bûche, la famille subie (ou pas), les cadeaux, la messe de minuit, le Père Noël et son costume rouge et blanc, sa longue barbe, les repas gargantuesques et interminables, les enfants surexcités, les tensions, la solitude… ET : Le Père Noël est une ordure !

Ce film culte, anticonformiste, provocateur et irrévérencieux a certes pris quelques rides, mais il garde une place immense dans le cœur des Français·es — dont le mien.

L’histoire se déroule lors du réveillon de Noël, au sein de l’association SOS Détresse Amitié, où trois bénévoles assurent la permanence téléphonique. La soirée va virer au cauchemar lorsqu’ils vont transgresser une règle fondamentale : ne jamais recevoir les appelants dans les locaux de l’association.

Derrière cet « esprit de Noël » supposément magique, le film se révèle être une satire sociale féroce. Le Père Noël est une ordure prend le contre-pied des films feel-good formatés où tout se termine bien. Ici, la fin est loin d’être heureuse pour tout le monde — même si la pièce de théâtre originale est bien plus horrible.


Embûches en salle !

Le film sort en salles en pleine canicule, le 25 août 1982. Avec 1,5 million d’entrées, son succès reste mitigé face aux mastodontes de l’année comme E.T. l’extra-terrestre, L’As des as, Le Gendarme et les Gendarmettes, Les Misérables, Blade Runner, ou encore le précédent succès de la troupe du Splendid : Les Bronzés.

La notoriété du film viendra surtout plus tard, grâce à sa sortie vidéo puis aux diffusions télévisées annuelles de fin d’année, qui l’ont définitivement inscrit dans le patrimoine populaire.

Cette comédie d’1h27, à l’ère de MeToo et des débats autour du consentement, poserait sans doute problème en 2025. Pourtant, dès sa sortie, le titre choque. On ne touche pas au mythe du Père Noël, à son image de bonté et de générosité. Josiane Balasko voulait même initialement intituler le film : Le Père Noël s’est tiré une balle dans le cul

L’affiche est interdite par la RATP, boycottée, et certains exploitants modifient le titre en Le Père Noël (pas le vrai) est une ordure. Pour contourner les obstacles, l’équipe tourne certaines scènes sous un faux nom : Les Bronzés fêtent Noël. C’est ainsi que des plans boulevard Haussmann, notamment aux Galeries Lafayette, sont filmés sans autorisation.

Un titre provocant, certes, mais le film va bien au-delà de la simple provocation : il se moque des pauvres, des paumés, des marginaux, des travestis, des catholiques traditionnels, des coincés, des faux bourgeois… personne n’est épargné.


Un « Avent » au théâtre

Le Père Noël est une ordure est à l’origine une pièce de théâtre, jouée en 1979 par la troupe du Splendid : Christian Clavier, Thierry Lhermitte, Gérard Jugnot, Marie-Anne Chazel et Anémone. Josiane Balasko et Michel Blanc participent à l’écriture.

La troupe du Splendid, formée en 1974, naît de la volonté de créer leurs propres rôles, faute d’en obtenir au cinéma. Dès l’ouverture de la pièce, Roland Giraud déclame une tirade glaçante :

« La vie est un animal monstrueux qui dévore sans pitié les faibles… »

Les répliques sont largement issues des improvisations sur scène.
La fin de la pièce est d’ailleurs beaucoup plus sombre que celle du film : Katia se suicide avec l’arme de Félix, Thérèse choquée tombe par la fenêtre, et le voisin, totalement seul, fait exploser l’immeuble après un dernier appel téléphonique. Un final tragique et désespéré.


Fourbiche et troubles-fêtes

Avec le succès de la pièce, la troupe s’installe à la Gaîté Montparnasse. L’adaptation cinématographique devient inévitable. La réalisation est confiée à Jean-Marie Poiré, qui avait déjà collaboré avec Josiane Balasko.

Le passage du théâtre au cinéma entraîne plusieurs changements, notamment la fin, modifiée pour des raisons budgétaires mais aussi pour proposer une conclusion plus ouverte. Josiane Balasko obtient un rôle sur mesure, tandis que Michel Blanc n’apparaît qu’à travers une voix au téléphone.

L’affiche rend hommage au chocolat Menier et est réalisée par Jean Solé, figure incontournable de Pilote, Fluide Glacial et L’Écho des Savanes.
La musique est signée Vladimir Cosma.

À noter : la scène du slow entre Katia et Pierre devait initialement être tournée sur Vous les femmes de Julio Iglesias. Faute de droits, le morceau est remplacé par Destinée de Guy Marchand.


Une galerie d’ordures… profondément humaines

En transgressant les règles de SOS Détresse Amitié, les bénévoles, bien au chaud dans leur bulle, voient défiler toute la misère du monde : marginaux, solitaires, exclus, cas sociaux en quête de chaleur humaine. L’humour noir devient un outil pour aborder frontalement le suicide, les violences conjugales, la pauvreté, le racisme, le chômage, l’homophobie et la solitude. Si, après la mort accidentelle du réparateur de l’ascenseur, le film change de rythme, le film fonctionne comme une pièce de théâtre découpée en actes, où des personnages caricaturaux, naïfs et maladroits entrent et sortent du cadre.


Félix

Père Noël occasionnel et ex-taulard, Félix est un voleur, menteur, violent, manipulateur et meurtrier. Il concentre tous les vices — à l’exception notable de son affection pour ses lapins, notamment Pinouille, échappé en direction du périphérique.

Josette (Zézette, Chouchou)

Inspirée d’une clocharde ramassant du verre pour la consigne, Zézette est enceinte, explosive et débrouillarde : elle récupère tout et transforme des bourriches d’huîtres en cendriers. Ses réactions et propos spontanés montrent bien qu’elle n’est pas très “éduquée”. Victime de violences conjugales, elle ne se laisse pourtant jamais totalement faire car elle n’hésite pas à assommer Félix avec un fer à repasser..

Thérèse

Assistante sociale, catholique, maladroite et hypersensible,  Elle est intelligente car elle a fait l’école d’assistante sociale selon Josette. Thérèse incarne la bonté naïve. Toujours prête à offrir « utile », même si ses talents pour le tricot laissent à désirer. Pierre parviendra néanmoins à la dévergonder un peu.

Pierre

Sous des airs bienveillants, Pierre est hypocrite, condescendant, raciste, homophobe et opportuniste. Il n’aime pas dire du mal… mais ne s’en prive jamais.

Madame Musquin

Bourgeoise froide et médisante, coincée dans l’ascenseur le soir du réveillon, elle incarne l’indifférence sociale. Son sort final est à la hauteur de son mépris.

Katia

Jean-Jacques devenu Katia, rejetée par sa famille, lucide et profondément humaine. Derrière l’excentricité, elle est sans doute le personnage le plus clairvoyant du film.

Preskovitch

Voisin terriblement seul, obsédé par le lien social. Il offre inlassablement ses spécialités immangeables : le doubitchou et le kloug.

Monsieur Poinsot

Interprété par Jacques François, magistral dans ce rôle de pharmacien élégant qui doit diner chez Castel en charmante compagnie… Il joue gratuitement et offre une réplique devenue légendaire :
« Mais… mais c’est de la merde ! »


Des répliques à la pelle

Le film est un trésor de répliques cultes, transmises de génération en génération. De la feuille de Sécurité sociale de Zézette où Katia dit « Ça dépend, ça dépasse » au cadeau-serpillière de Thérèse à Pierre « Il me manquait justement quelque chose pour descendre les poubelles « . De madame Muskin, mesquine « j’étais à deux doigts de m’agacer », au « c’est fin, c’est très fin ça se mange sans fin de Thérèse au sujet des pâtisseries de Prescovitch, en passant par une de mes préférée de Katia :

« Vous êtes myopes des yeux, myopes du cœur et myopes du cul ! »

Même si à force de le re……voir, on anticipe les répliques, Le Père Noël est une ordure fait partie du patrimoine français que l’on aime partager et rire en famille. L’adaptation américaine Mixed Nuts (1994), réalisée par Nora Ephron, malgré un casting prestigieux, reste très loin de l’original et montre quelque part que l’humour à la française n’est pas forcément adaptable surtout quand il choque la morale.

Ça s’en va et ça revient

Chaque année, à l’approche de Noël, entre deux téléfilms pleins de de bons sentiments et de neige artificielle, Le Père Noël est une ordure revient comme une pierre que l’on jette. Noël peut être triste, nostalgique, plein de ressentiments et derrière les sourires forcés se cachent souvent des solitudes bien réelles, Le Père Noël est une ordure propose le chaos, les malaises, les cadeaux gênants et autres facéties mais surtout qu’on a droit de s’en moquer et d’en rire ! S’il peut encore choquer ou mal vieillir, il est aussi bon de se dire qu’il faut continuer de rire de tout pour mieux pointer là où ça fait mal….

Et comme une ritournelle, il continuera de s’incruster dans nos fins d’année. Comme finalement une tradition de Noël.

Pour faire écho et ouverture à cet article sur le film, je vous suggère l’ouvrage « Le Splendid par le Splendid, nous nous sommes tant marrrés » paru au Cherche Midi. La troupe retrace leurs parcours ensemble et nous livrent des anecdotes croustillantes sur leurs différentes collaborations cinématographiques : Une pépite à glisser sous le sapin pour les nostalgiques !

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