Carole Benzaken1 est une artiste, graveuse contemporaine. Diplômée des Beaux-Arts de Paris, lauréate du Prix Marcel Duchamp en 2004, elle enseigne en France et a également enseigné aux États-Unis, où elle a séjourné pendant sept ans. À 61 ans, elle vit et travaille à Paris.
Rien de nouveau sous le soleil est le titre donné à l’exposition qui se tient au Musée de Tessée2, au Mans, jusqu’au 18 janvier 2026.

Sous le soleil exactement !

Rien de nouveau sous le soleil, cette phrase vous dit peut-être quelque chose. Elle est tirée de L’Ecclésiaste :


« Ce qui a existé, c’est ce qui existera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera ; il n’y a rien de nouveau sous le soleil. » (Ecclésiaste 1, 9)

Cette phrase évoque notre rapport au temps qui passe, à notre existence et à notre bref passage sur cette terre.
L’exposition retrace près de trente ans de création en lien avec la nature, les objets du quotidien, le paysage en particulier l’arbre et les fleurs. Ces vanités contemporaines sont les témoins de la beauté fragile et fugace qu’elle tente de capter — et de capturer.

Philippe de Champaigne, Vanité ou Allégorie de la vie humaine (1646, huile sur toile, 28,4 × 37,4 cm)

Le fil conducteur et point d’entrée de cette exposition est donc la vanité. Le lien qui unit le musée de Tessé et l’œuvre de Carole Benzaken s’établit à travers un dialogue avec le tableau de Philippe de Champaigne, Vanité ou Allégorie de la vie humaine (1646, huile sur toile, 28,4 × 37,4 cm). Un dialogue de temporalités et de résonances s’instaure entre les sujets et les objets de représentation.

Le début de l’exposition est centré sur le travail qui l’a occupée à la sortie de l’École des Beaux-Arts, en 1990 : les fleurs, et en particulier les tulipes. Si, au départ, elle avait une aversion pour ces fleurs — et notamment pour leurs représentations par correspondance — elle a appris à les aimer, à les regarder, à les cultiver.
Ces tulipes géantes sont représentées sur de grandes toiles de 2,60 m × 2,60 m, peintes à l’acrylique, à la surface brillante et lisse, semblable à un papier glacé de magazine. Représentées en gros plan — tiges, pétales, feuilles — le geste se perçoit, la trace se dévoile : la marque remplit, effleure, cerne, contourne. Le travail des couleurs vives autant que le noir et blanc lumineux témoignent d’une vitalité portée à son paroxysme.

La tulipe, associée à l’amour passionnel, durable et idéal, côtoie l’iris, également représenté : fleur sacrée, elle élève la simple fleur au rang d’œuvre d’art, vers une certaine éternité figée, en contraste avec l’éphémère de notre passage sur terre. Si ce travail sur les fleurs l’a fait connaître, au bout de trois ans Carole Benzaken a ressenti le besoin de s’en détacher. Artiste hyper-créatrive, elle expérimente sans cesse et étanche une soif insatiable de création, cherchant à comprendre le monde dans une quête de représentation et de préhension du réel.

Le paysage, et en particulier l’arbre et la forêt, font partie des racines créative de l’artiste. Elle donne à voir des paysages de forêt, avec des personnages dissimulés, presque fondus dans un décor sauvage. L’humain est discret : il apparaît pour mieux disparaître, recouvert par les ombres portées. Il laisse la nature être, dans cette harmonie douce et lumineuse.

Entre ombres & lumières

Le noir et blanc et le travail de la lumière occupent une grande partie de l’exposition de Carole Benzaken. Notamment sur son rouleau qui, comme le tableau de Philippe de Champaigne, est aussi un fil conducteur de l’exposition sur lequel elle dessine au crayon. Autour du tableau de Philippe de Champaigne sont présentés sa série en noir et blanc à l’encre de Chine et au crayon sur film transparent, monté dans des caissons lumineux.
L’étude des textes bibliques, ainsi que la visite de Birkenau en plein hiver polonais, ont fait résonner en elle des réseaux darbres noirs et desséchés. Après la vivacité et l’épanouissement vient le temps du dessèchement : des branches nues, une sorte de vallée de la mort. Birkenau signifie « bois de bouleaux » ; elle a donc travaillé depuis la racine des choses, l’origine, pour nouer ce lien et composer une série d’œuvres d’une grande intensité, presque cinématographique. L’image déborde du cadre ; le cadrage appelle un hors-champ que l’on peut mentalement reconstituer. Elle a également travaillé le noir et blanc sur toiles et sous forme d’installations. Le noir et blanc révèle parfois plus que la couleur notamment dans cette installation. Ce jeu de transparence et de lumière fait voyager l’imagination : je me suis même laissé prendre à y voir des animaux guetteurs, protecteurs de ces lieux.

Ce travail d’ombres et de lumières est présent également dans ses représentions de la ville la nuit. Les paysages nocturnes sont des images floues, comme à travers les yeux embués de fatigue. Les lumières des voitures et des maisons offrent une vision presque abstraite. Un sentiment de solitude s’en dégage sur fond de musique blues comme un film des années 50.

Le temps à l’œuvre

L’autre partie du travail de Carole Benzaken sont des sortes de paysages intérieurs, où des images révélées et images cachées s’articulent dans unetemporalité reconstruite sur une seule surface. Elle recompose et peint à partir de photographies découpées, assemblées, donnant naissance à des tableaux fragmentés. Avec un air de mouvement cubiste3, plusieurs images coexistent sur une même toile, comme des morceaux de mosaïque que l’œil tente de rassembler, à la manière d’un puzzle. Pour l’artiste, la nature est « la possibilité de rebondir, de marcher, de voyager et de se déplacer », a-t-elle déclaré lors de sa présentation à Chaumont-sur-Loire en 20234. Son travail est en quelque sorte un contact direct avec la terre, puisqu’elle peint au sol. Comme une méditation elle peint en immersion.

Carole Benzaken explore également la dimension du paysage à travers des œuvres réalisées à partir de verre et de calque. Ces dessins travaillent la transparence et les superpositions en re-construisant l’image par une succession de couches que le temps façonne et efface. Le verre et le calque renforcent le rapport du près et du loin, donnant une impression d’apparition et de disparition.
La notion de flou est essentielle, non pas dans une idée de vitesse, mais dans celle d’une fuite du temps, insaisissable et contre laquelle personne ne peut lutter. Elle représente des arbres, leurs écorces riches, et ce cheval de trait qui renvoie à une forme de passé ancien toujours présent.

Dans les différentes salles, une sélection de ses œuvres se déploie selon leur temporalité, avec comme fil conducteur, depuis des années : son rouleau de papier de 5 cm sur 5 cm qu’elle alimente au gré de ses idées et ce qu’il l’interpelle. Ce parchemin suit lui aussi la trame du temps qui passe, marqueur des modes, des images du quotidien ou de surgissements de la vie de l’artiste. Comme la bobine d’un film à la fois témoin et empreinte du temps.

L’exposition au musée de Tessée est une belle mise en lumière et un aperçu vibrant du travail de Carole Benzaken sur trente années de création intense. Rien de nouveau sous le soleil est une ode à la beauté, une invitation à méditer sur le temps et à se saisir des deux le temps d’une exposition. Son œuvre agit comme le réconfort d’un arrêt sur image du temps pour mieux en saisir la beauté avant qu’elle ne s’efface.

Et pour faire résonance à cette exposition, je vous propose une résonance en chanson, interprétée par Doris Day qui m’a donné l’idée du titre de cet article :

Rien de nouveau sous le soleil, Carole Benzaken. Musée de Tessée 2, avenue de Paderborn, Le Mans. Exposition à découvrir jusqu’au 18 janvier 2026. Ouverture du mardi au dimanche, de 10 h à 12 h 30 et de 14 h à 18 h.

  1. https://www.carolebenzaken.net ↩︎
  2. https://www.lemans.fr/mes-activites/culture/les-musees/le-musee-de-tesse ↩︎
  3. Le mouvement cubiste date du début du 19eme siècle. L’origine de nom et sa définition a été initié par Guillaume Apollinaire « l’art de peindre des ensembles nouveaux avec des éléments empruntés, non à la réalité de vision, mais à la réalité de connaissance. » De grands noms ont rejoint ce mouvement : Picasso, Braque, Cézanne, Léger… ↩︎
  4. https://www.youtube.com/watch?v=waFUuppktRk ↩︎

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